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Les outils du Yoga comme remède Āyurvédique

Article "Infos Yoga" n°158 | été 2026
10 octobre 2026 par
Rigo Philip


Collaboration avec la revue "Infos Yoga" - n°158 (été 2026)


Une des choses les plus intrigantes et incroyables depuis que je travaille chez Mitra à Bruxelles, c'est d'observer l'approche thérapeutique du Dr. Kaustubha Desikachar, petit-fils et successeur de la lignée de Krishnamacharya. La tradition de Krishnamacharya revêt une dimension pleinement holistique provenant de l'Āyurveda et son application pleine et entière grâce aux outils du Yoga. L'arsenal du Yoga permet un déploiement pratique des grands concepts Āyurvédiques, d'autant que les aspects pratiques de l'Āyurveda (nourriture et médication) sont plus limités en Occident. 

L'Āyurveda et ses limites en Occident

L'Āyurveda et sa petite sœur du Sud, la Siddha, sont des médecines appartenant à une géographie précise et déterminée. Les médicaments (bhejaṣam) qu'elles proposent ne sont que rarement disponibles en Europe en raison de la législation douanière, et, même si cela évolue petit à petit, nous avons accès à très peu de remèdes traditionnels ou, à tout le moins, plus du tout dans leur pureté originelle. En outre, du point de vue de l'alimentation, l'esprit Āyurvédique implémentait tout un savoir-faire traditionnel sous la forme de recettes pour compenser les tendances héréditaires d'une famille. Par exemple, les familles ayant une tendance au diabète cuisinaient davantage de lady's finger (gombo) pour en atténuer le développement.

Cet aliment, et bien d'autres, ainsi que la plupart des remèdes Āyurvédiques, sont difficilement disponibles dans nos régions. Qu'à cela ne tienne : si nous remontons à la source de l'Āyurveda et en comprenons l'esprit, nous verrons qu'il est possible de l'adapter — sans la réduire — en fonction des cultures et des régions géographiques.

 

Krishnamacharya : un grand thérapeute

Pour comprendre cela, nous avons besoin d'une approche pure et complète. Krishnamacharya, dans la lignée duquel j'étudie, est un des Yogis les plus reconnus de notre temps. Il était surtout connu pour ses qualités de guérisseur. Expert dans l'Āyurveda, il lisait le pouls d'une manière pareille à nulle autre. En prescrivant une simple médication — l'ingestion d'un type de cendres —, il a aidé une femme à tomber enceinte. C'est également lui qui, en envoyant son fils TKV Desikachar auprès de Krishnamurti, a permis à ce dernier de sortir de ses migraines et de divers problèmes de santé. Il a par ailleurs compris qu'un enfant souffrant de problèmes digestifs importants n'avait pas participé à un rituel propre à son jeune âge, dans lequel on prépare le métabolisme à absorber des aliments solides. Bref, les qualités thérapeutiques de ce Yogi ne sont plus à démontrer — même s'il existe aujourd'hui peu, voire plus personne, qui comprenne autant toute la portée thérapeutique de sa personnalité et de son travail.

Pour lui, l'Āyurveda n'était pas un domaine séparé des autres grandes disciplines indiennes. Le Yoga, l'astrologie (Jyotiṣa), l'hindouisme (Sanātana dharma), l'Āyurveda et le Sāṃkhya étaient toutes des facettes différentes d'une même culture, et se tenaient entre elles dans une grande cohérence interne. On ne peut comprendre Krishnamacharya sans comprendre cela : expert dans chacune de ces disciplines et dans d'autres encore (vedāṅga et upaveda), il avait un point de vue incroyablement profond et aiguisé sur le thème qui nous occupe aujourd'hui — la santé. Si ces disciplines, et particulièrement le Yoga et l'Āyurveda, peuvent « tenir ensemble » avec une telle cohérence, c'est surtout qu'elles partagent une base métaphysique commune : le Sāṃkhya.

 

Le Sāṃkhya au fondement de la théorie de l'évolution

Le Sāṃkhya décrit la philosophie de l'évolution des éléments (pañcamahābhūta), présente également dans de nombreuses Upaniṣad. Cette théorie tient en ceci : une fois que la matière, sous forme de potentialité pure et indifférenciée appelée mūlaprakṛti, est mise en mouvement par sa relation avec le puruṣa (la conscience), elle passe par plusieurs étapes jusqu'à devenir une forme vivante — car le puruṣa s'y est incarné — visible, audible, bref… sensible (viśeṣa). Dans cette évolution, les éléments (bhūta) émergent progressivement à partir des « juste-cela » (tanmātra) du domaine subtil jusqu'aux éléments évidents. L'ordre de cette évolution est fondamental. Le « juste-cela » du son (śabda-tanmātra) s'ajoute à lui-même et crée le « juste-cela » du toucher (sparśa-tanmātra). Celui du son s'ajoute à celui du toucher et devient le « juste-cela » de la vision (rūpa-tanmātra). Celui de la vision et du son créent celui du goût (rasa-tanmātra). Et enfin celui du goût et du son deviennent celui de l'odorat (gandha-tanmātra). Chacun de ces tanmātra engendre, dans l'ordre suivant, un élément :

  • l'espace, qui permet la propagation du son est  issu du tanmātra du son ;
  • le vent, qui permet le mouvement est issu du tanmātra du toucher ;
  •  le feu, qui donne lumière et chaleur et permet de voir est issu du tanmātra de la vue ;
  • l'eau, qui permet aux éléments de s'agglomérer et donne le goût est issue du tanmātra de du goût ;
  • et enfin la terre, qui donne structure et consistance, liée à l’odorat, est issue du tanmātra de l’odorat.

 

Les cakra comme carte des éléments

Le lecteur averti aura remarqué plusieurs points fondamentaux dans cette vision du monde et de l'évolution des éléments. Tout d'abord, tout provient du son — le son, l'élément le plus subtil, est lié à une forme de vibration. Ensuite, tous les éléments sont contenus les uns dans les autres : la terre contient tous les précédents, l'eau les contient tous à l'exception de la terre, et ainsi de suite. Le son est donc présent partout. L'ordre de création suit une logique du plus subtil au plus évident : l'espace engendre le vent, du vent vient le feu, du feu l'eau, et la terre de l'eau. Aucun élément n'est pleinement séparé des autres : ils s'interpénètrent selon cette même logique du plus subtil au plus évident. Cette superposition des couches est particulièrement intéressante.

Le lecteur aura également remarqué que la théorie des éléments correspond à la théorie des cakra. Nous retrouvons, dans l'ordre inverse, tous les éléments en partant de viśuddhi cakra, dominé par l'espace, puis anāhata avec le vent, maṇipūraka avec le feu, svādhiṣṭhāna avec l'eau, et enfin mūlādhāra avec la terre. La théorie des cakra est en fait un résumé condensé de la théorie de l'évolution des éléments présentée dans le Sāṃkhya.

Les doṣa, les guṇa et le point de vue de Krishnamacharya

Je ne reviens que brièvement sur les liens entre les cinq éléments et les doṣa car ce numéro présente déjà les dosa. Chaque personne est le résultat d'un mélange unique de ces cinq éléments dans des proportions diverses. C'est pourquoi l'un est de constitution plus vāta (espace et vent), l'autre de constitution plus kapha (terre et eau), ou encore pitta (le feu). Ces différents doṣa peuvent également se combiner sous les formes kapha-vāta, kapha-pitta, etc., ou en un mélange des trois.

Dans l'Āyurveda traditionnel, sattva est souvent associé à vāta, rajas à pitta et tamas à kapha. Certains éléments jouent en effet dans cette direction : sattva est léger, tout comme vāta ; pitta est chaud, tout comme rajas ; et kapha est lourd comme tamas. Kaustubha Desikachar nous a enseigné que Krishnamacharya avait un point de vue un peu différent : il considérait que pitta était associé à sattva, car c'est le feu qui donne l'intelligence et la clarté. Il associait rajas à vāta, car ils sont tous deux liés au mouvement. Et tamas à kapha, en raison de leur lourdeur commune. C'est bien pitta qui donne la clarté, sans le mouvement rapide ou brusque propre à vāta, elle procure la lumière nécessaire à l’intelligence et au discernement. Vāta est certes impliqué dans l'enthousiasme et la transformation spirituelle par le mouvement qu’il représente mais, comment vāta qui est de nature erratique, pourrait-il offrir la clarté et le discernement solide que requiert un mental sain ? Le génie thérapeutique de Krishnamacharya était aussi un génie philosophique. 

Les tanmātra et l'évolution des éléments

Avant d'aborder les outils pratiques, voici une vue synthétique qui récapitule les correspondances entre les tanmātra, les éléments, les cakra et les doṣa.

 

Le tableau se lit de haut en bas selon l'ordre d'évolution du Sāṃkhya — du plus subtil (le son) au plus dense (la terre). Chaque tanmātra (« juste-cela ») engendre un élément (bhūta), associé à un cakra et à un doṣa.

Tanmātra

Sens

Élément engendré (bhūta)

Qualité de l'élément

Cakra

Doṣa associé

śabda

son (ouïe)

ākāśa — espace

propagation du son ; déplacement en tous sens

viśuddhi

vāta

sparśa

toucher

vāyu — vent

mouvement

anāhata

vāta

rūpa

vision

tejas / agni — feu

lumière, chaleur,

maṇipūraka

pitta

rasa

goût

āpa / jala — eau

agglomération

svādhiṣṭhāna

kapha

gandha

odorat

pṛthivī — terre

structure, consistance, stabilité

mūlādhāra

kapha

Note : les cakra apparaissent ici dans l'ordre du subtil vers le dense pour suivre la cohérence de la théorie de l’évolution, ce qui correspond, anatomiquement, à un parcours du haut (viśuddhi, gorge) vers le bas (mūlādhāra, base de la colonne).

 

Laṅghana, bṛhmana et samana

L'idéal Āyurvédique est de ramener le pratiquant vers son doṣa d'origine (prakṛti), dont il s'est souvent éloigné en raison des circonstances de vie (vikṛti). Cet éloignement est une des sources principales de la maladie. Ajouter ou diminuer l'influence de tel ou tel élément est donc fondamental pour retrouver la santé. Les cakra jouent dans ce processus un rôle physiologique et psycho-spirituel essentiel, chacun d'eux étant associé à un élément. C'est ici qu'intervient le génie de Krishnamacharya : en établissant des liens précis entre les doṣa, les guṇa et les cakra, avec le Sāṃkhya comme toile de fond, il a ouvert la voie à une application concrète et précise des outils du Yoga comme remède Āyurvédique. Il a divisé les différentes pratiques en trois catégories : laṅghana, bṛhmana et samana. Voyons leurs grandes caractéristiques une à une.

Les pratiques laṅghana

En s'appuyant sur le concept Āyurvédique du jeûne et de la réduction de la masse corporelle, Krishnamacharya transpose cette idée au Yoga en élaborant des pratiques qui permettent d'éliminer, de se détendre et de lâcher prise. Ces pratiques agissent sur le cakra concerné de deux manières : soit elles permettent à l'énergie de s'y réguler directement, soit, de manière plus indirecte, elles amènent la qualité associée à son élément. Ainsi, uttānāsana, la posture de flexion debout avant, a, lorsqu'elle est bien exécutée, un impact direct sur le premier cakra. Śavāsana, quant à elle, agit par la qualité de détente qu'elle induit — lourdeur et structure, des qualités liées à la terre — et renforce ce même cakra de manière indirecte. En prāṇāyāma, les techniques comme śītalī et śītkārī, par leur effet apaisant, jouent ce même rôle, tout comme toute technique dans laquelle l'expiration est mise en avant par rapport à l'inspiration. Les mantra fondés sur la détente, comme śāntiḥ, participent de la même logique. Toute forme de méditation ou de visualisation sur un objet apaisant aura un impact similaire.

Les pratiques bṛhmana

En s'appuyant sur le concept Āyurvédique de bṛhmana, qui décrit un régime visant à prendre de la masse, Krishnamacharya transpose cette idée au Yoga pour développer l'idée de donner de l'expansion au mental. Ces pratiques agissent sur les cakra 4 et 5, anāhata et viśuddhi, associés aux éléments de l'espace et du vent, afin d'en activer les qualités propres. La qualité du vent est le mouvement (calana) et celle de l'espace est sarvātagati — ce qui se déplace en tous sens. Ainsi, des postures comme vīrabhadrāsana ou dvipadapīṭham offrent beaucoup d'énergie et incarnent ces qualités. Des vinyāsakrama (enchaînements de postures) plus longs, comme le sūryanamaskāra accompagné de ses mantra au soleil, génèrent du mouvement et de l'expansion. En prāṇāyāma, l'antaḥkumbhaka (rétention après l'inspiration) est privilégié. La méditation s'oriente vers des objets lumineux et énergétiques comme le soleil.

Les pratiques samana

En s'appuyant sur le concept Āyurvédique de samana, Krishnamacharya transpose cette idée au Yoga pour harmoniser le feu de la digestion et le feu intérieur de la personne, tous deux associés à maṇipūraka, le troisième cakra. Ni laṅghana ni bṛhmana, ces pratiques permettent d'attiser le feu lorsqu'il est trop faible, ou de l'apaiser lorsqu'il est excessif. Les postures parivrtti (torsions) et pārśva (en asymétrie latérale) agissent directement sur ce cakra en amenant le prāṇarégulateur dans la région du jāṭharāgni, le feu digestif situé près du nombril. En prāṇāyāma, la respiration samavṛtti, dans laquelle l'inspiration et l'expiration sont égales, reflète par sa nature même l'équilibre recherché. La méditation s'oriente vers des objets neutres et apaisants comme un lac ou une fleur, et les mantra associés sont de caractère neutre et équilibré.

Les outils du Yoga dans le quotidien

Là où cette philosophie devient particulièrement pratique et inventive, c'est lorsqu'on l'applique au style de vie. Prenons quelques exemples. Les crudités sont naturellement vāta : on le sent lorsqu'on les croque — elles font beaucoup de bruit, lié au son et donc à l'espace. N'étant ni grasses ni particulièrement épicées, les éléments kapha ou pitta ne contrebalancent pas cette qualité — manger des crudités stimulera donc vāta chez la personne. Toutes les crudités n'ont pas cet effet : la tomate, par exemple, est naturellement pitta. Consommée crue, elle augmentera son côté vāta, mais restera pittaégalement — moins cependant qu'après cuisson, processus par lequel la chaleur aura renforcé son caractère pitta. Certaines activités ont quant à elles un effet relaxant propice à augmenter kapha : se détendre en savourant un verre de vin (pour ceux et celles qui en consomment), faire l'amour avec la personne que l'on aime, ou simplement s'accorder une grasse matinée.

Chacune des activités que nous menons dans notre vie a un impact sur les éléments qui nous composent. La pratique du Yoga en constitue une part essentielle, mais l'alimentation et le style de vie y contribuent tout autant. Comprendre que chaque action, chaque aliment, chaque pratique a un impact sur les éléments qui nous constituent, c'est saisir l'essence même de l'Āyurveda — une science de la vie, holistique comme son nom l’indique. Une pratique de Yoga intelligente et adaptée prend alors toute son importance, d'autant plus en Occident où nous n'avons plus le même accès aux remèdes ou à la nourriture traditionnelle. En ce sens, la pratique du Yoga est réellement un médicament Āyurvédique. Telle est la réelle nature du Yoga, un soin adapté à chacun, ancré dans la science holistique de la Vie et telle est la nature d’un vrai maître qui transforme chaque chose en un outil pertinent. 

Philip RIGO | www.mitra-yoga.be

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La roue des Cakra  : Muladhara-Cakra